Le pic télévisuel de 2015 : y a-t-il trop de séries ?

400. Il s’agit du nombre de séries originales diffusées en primetime aux États-Unis sur les networks, les chaînes du câble et les services à la demande d’ici la fin de l’année selon John Landgraf, responsable des développements sur FX. Autrement dit, deux fois plus qu’en 2009. Pour les adeptes du binge-watching, visionner une série par jour ne suffirait donc pas à toutes les voir sur une année comptable. Landgraf affirme ainsi que nous avons atteint un pic créatif et qu’au cours des années à venir, ce chiffre ne devrait non pas exploser mais diminuer peu à peu, dans la mesure où cette croissance exponentielle ne pourra être maintenue encore longtemps.

Pour les spectateurs, les critiques et les chaines, est-ce réellement une mauvaise nouvelle ?

Après tout, ce pic télévisuel a abouti à une inflation quantitative et peut-être même qualitative, à la conquête de territoires autrefois annexés par le cinéma, mais également à une grande variété de programmes, comme le témoigne le catalogue de Netflix. De la même manière, la dernière édition du festival Séries Mania a parfaitement réussi son opération d’exposition en préfigurant le succès de séries comme Deutschland 83 (de facture allemande, diffusé sur SundanceTV en juin dernier et prochainement sur Canal+) et en misant sur des séries australiennes, israéliennes ou encore québecoises.

Une telle diversité, conjuguée à la récurrence de séries « ressuscitées » malgré leur faible audimat, mais grâce à une communauté d’irréductibles fans, a incontestablement changé la donne à l’égard du facteur d’annulation/reconduction des séries. Si Game Of Thrones fédère des millions de spectateurs chaque semaine, la lenteur intimiste de Rectify rassemble aussi ses fidèles ; une série qui n’existerait probablement pas si les chaines ne livreraient pas cette course aux contenus originaux. En plus de nos antihéros si familiers dans Better Call Saul ou The Knick, on accorde désormais une grande place à la diversité des voix dans Orange Is The New Black, Transparent ou encore Broad City. Dès lors, il n’est plus simplement question de course à l’originalité mais surtout de course à l’addiction. L’immédiateté de la consommation avec le binge-watching, la culture grandissante des spectateurs et leurs exigences nouvelles sont autant de causes qui conditionnent la quête de l’originalité : sans être toutefois désensibilisés comme une lignée de rongeurs ne redoutant plus la mort-aux-rats, nous redirigeons nos fétiches, cherchons de nouveaux extrêmes, à la recherche perpétuelle d’une série plus forte encore que la précédente, mais avec des codes familiers.

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D’après Landgraf, l’abondance de bonnes séries risque d’occulter, de camoufler les meilleures. Ici, l’ambiguïté demeure : comment se définissent les meilleures séries, celles hors-normes, polies comme un diamant brut, si ce ne sont pas celles qui parviennent à conquérir le nombre ? Non pas que la mesure de l’audience confirme nécessairement la qualité d’une série. Mais ne doit-elle pas être un indice révélateur ? Ce morcellement de l’audience peut être ironiquement l’un des aspects positifs de cette redistribution des cartes, pour les producteurs et scénaristes autant que pour les spectateurs. Une série sur la FOX n’a plus besoin de ses 13 millions de foyers pour survivre une année de plus. Dans d’autres circonstances, Halt And Catch Fire n’aurait pas été renouvelée avec les chiffres de sa première saison : d’après son showrunner Christopher Rogers, la série a été sauvée grâce à la vidéo à la demande et au facteur binge-watching qui ont été pris en compte dans le calcul de l’audimat. Aussi, dans d’autres circonstances, elle aurait pu s’accaparer une plus grosse part du gâteau. Justement, alors que la seconde saison de la série s’est achevée il y a peu, vendue comme l’héritière de Mad Men et certifiée du sceau “programme de prestige”, l’audience s’est encore érodée (moins de 500 000 spectateurs en moyenne). Et pourtant, les pontes de la chaine méditent encore sur une potentielle saison 3 en raison de son succès critique presque unanime. Même Bloodline sur Netflix, très loin derrière le succès de Daredevil et de House Of Cards a bénéficié d’un renouvellement dès son deuxième épisode pour les mêmes raisons.

Combien de temps cet environnement peut-il reposer sur ses propres fondations ? La réponse est incertaine. La manière dont les spectateurs consomment – et en retour, la manière dont la télévision fait ses rentrées d’argent – évolue plus vite que quiconque ne pourrait suivre ce rythme. A un moment donné, l’inondation des contenus sur le marché sera réfrénée par le manque d’argent (publicité, frais de souscription, téléchargements) pour justifier l’existence de nombreuses séries.

Pour que les prédictions de Landgraf se réalisent, il faudrait cependant un évènement drastique tel que la fin d’une chaine ou d’un service de streaming, ou alors l’arrêt de leurs productions originales pour que chacun puisse à nouveau reprendre son souffle. A l’heure actuelle, une chose est sûre : il est de plus en plus difficile de s’accorder sur les sujets de conversations parce que notre attention est éparpillée sur tant de séries, pas uniquement autour des diffusions contemporaines mais également, grâce à la « rétroactivité Netflix », autour des œuvres délaissées du passé, inconnues des plus jeunes ou de ceux qui auraient manqué le train en route. Ainsi, certains commencent à peine The Wire (mieux vaut tard que jamais, même si David Simon jure du contraire), et ceux biberonnés au lait How I Met Your Mother se mettent à Friends voire Seinfeld.

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En tant que sérievore affamé depuis environ 2004-2005, je me reconnais dans cette sorte “d’anxiété” comparable à l’éternelle frustration du mélomane : il sait qu’il existe des dizaines de milliers d’artistes ou de groupes dans l’histoire de la musique qu’il adorerait, mais au cours de sa vie, n’en découvrira qu’une infime partie et passera à côté d’inestimables trésors. Malgré la réduction des formats (de plus en plus de commandes de 8-10 épisodes par saison, de moins en moins à 22-25 épisodes), le temps manque cruellement pour partir dénicher nos propres perles rares comme c’était le cas dix ans plus tôt. On passe ainsi à côté d’exceptionnelles séries anglaises, australiennes, canadiennes, scandinaves et françaises ! (je me mords encore les doigts d’avoir tant de retard sur les dernières productions d’Arte)

En 2005 par exemple, nous avions Six Feet Under, Deadwood, The Sopranos, The Wire, Carnivale, Rome et Entourage rien que sur HBO, puis Lost, Battlestar Galactica, The West Wing, Urgences, 24, The Shield, Desperate Housewives, Alias, House et autres procedurals comme Les Experts. De sacrés morceaux (même si l’audience n’a pas toujours suivie) qui faisaient l’essentiel de la pluie et du beau temps outre-Atlantique, à côté des réussites british comme MI-5 ou Shameless. L’Europe réagissait avec un temps de latence évident face à une telle maitrise, pour ne surfer sur la vague que quelques années plus tard (on se souvient de Braquo, copie conforme de The Shield), avant d’apposer tant bien que mal sa propre griffe. Les Revenants, Engrenages (qui est bien plus qu’un The Wire à la française) ou P’tit Quinquin représentent cette autonomie créative. Les budgets alloués aux contenus originaux en Europe et Amériques sont encore loin de se tarir pour toujours grappiller un peu plus d’accros. Car aujourd’hui, qui serait prêt à partir ne serait-ce qu’un mois en sevrage ?

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Surnommé McGyver pendant mes très jeunes années et Dawson pendant mes années un peu moins jeunes, le cinéma et les séries me collent à la peau depuis un bon petit moment maintenant. En 2002, 24h chrono a été la première addiction d'une longue série. J'écris depuis près de dix ans sur de nombreux forums, blogs et magazines consacrées au petit écran. Un top 5 ? Six Feet Under, Breaking Bad, The Shield, Boardwalk Empire, Mad Men et Lost (ça fait 6 je sais, mais la liste pourrait encore durer !). Vince Gilligan si tu me lis, je t'adore ! Et si tu cherches quelqu'un pour te servir le café et ramener des donuts, je candidate.

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