Dead Man ou la remise en cause du western

La 68ème édition du festival de Cannes aura lieu en mai et s’apprête à nous faire découvrir de nouvelles réussites cinématographiques. Il y a 20 ans, le 26 mai 1995, le public découvrait dans la sélection officielle un chef d’œuvre réalisé par Jim Jarmusch.

Trois ans après la sortie d’Unforgiven de Clint Eastwood (à l’abominable nom français Impitoyable sonnant comme le dernier opus d’une super-production Hollywoodienne), Jim Jarmusch donne sa vision très personnelle du western dans Dead Man, sorte de récit initiatique vers l’au-delà, hanté par la mort et le poète William Blake. C’est un comptable du même nom en route pour l’Ouest qui devient un hors-la-loi traqué, interprété par Johnny Depp.

« It is preferable not to travel with a dead man » Henri Michaux

Dead Man

Dead Man livre une nouvelle façon de voir l’ouest américain : l’ouest est ici un lieu de mort plutôt que d’espérance. Jarmusch remet en cause les valeurs ancrées dans l’imaginaire collectif : « Dead man n’est pas un projet intellectuel, il ne s’agissait pas d’une volonté de déconstruire le western, mais je souhaitais éviter les poncifs du genre qui ne m’intéressent pas : le sentimentalisme, le cliché de l’étranger qui débarque, nettoie la ville et se marie avec l’institutrice ».

Et pourtant, le réalisateur use de tous les éléments propres au western : le départ pour l’Ouest, les paysages désertiques, les courses-poursuites, en les réinterprétant.  Les visuels du film, réalisés en noir et blanc, rappellent ceux du film noir des années 40, grâce au travail de Robby Müller, directeur de la photographie. Mais alors pourquoi utiliser le noir et blanc en 1995 ? Dead Man est parsemé de représentation de la mort, thématique récurrente dans le film, l’absence de couleur symbolise donc le manque de vie.

Dead Man

Les personnages cassent également les codes du western ; William Blake est un anti-héros ; il est passif et subit la situation en passant, impuissant, d’un cheval à un canoë. Nobody, son « guide » est un amérindien, caractéristique propre aux western mais il a étudié en Angleterre : il ne correspond pas à l’image des indiens que l’on retrouve dans les westerns. Nobody ne guérira pas William Blake, il ne pourra que mener son corps de « l’autre côté de la rive ».

La musique a également une place capitale dans ce film. Elle rythme l’avancée du récit, et égare encore plus le spectateur. Les riffs de Neil Young (qui a composé la musique spécialement pour le film) s’apposent avec justesse sur le changement d’identité progressif de Blake.

Dead Man implique directement le spectateur dans l’histoire, puisque le réalisateur dissémine des indices ça et là pour tenter d’éclairer le spectateur : sans repère géographique précis, le spectateur se laisse porter par la musique incandescente de Neil Young et par le brillant jeu des acteurs. Aspiré dans cet univers onirique, le spectateur voyage, et suit au même titre que Blake un voyage initiatique qui ne le laisse pas indifférent à l’issue du générique. A lui de deviner ce qu’il adviendra de Blake ; était-il vivant durant son voyage initiatique ? Ou bien, comme le laisse entendre le cheminot par l’emploi du passé au début du film, était-il déjà mort lorsqu’il a pris le train ?


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Electrisée par l'art ; préférence pour la création contemporaine, la musique visuelle et les nouveaux médias plutôt que pour les primitifs flamands. Etudiante en industries culturelles et en journalisme.

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