Niki de Saint Phalle, ou Alice au pays des grotesques

Admirablement mise en scène, l’exposition qu’héberge le Grand Palais jusqu’en février propose un périple à travers les haines et les espoirs d’une des artistes les plus marquantes de son temps.

Niki de Saint Phalle est une artiste française du milieu du 20e siècle. Née à Neuilly en 1930, elle commencera dans la vie par une belle carrière de mannequin, qui la fera apparaître en couverture de magazines prestigieux tels que Vogue, The Harper’s Bazaar, et autres. Elle ne se lancera dans l’art qu’en 1952, par la peinture et de manière autodidacte. Fortement abreuvée des marchés français et américain de l’art de son époque, elle deviendra rapidement une figure connue et prendra des positions féministes très fortes :

« Le rôle d’une femme est souvent mal évalué, on ne se rend pas compte de toutes les responsabilités que nous avons. Moi je pense qu’on devrait considérer que porter un enfant et être une mère, c’est un métier, je pense que l’Etat devrait payer les femmes pour ça ! ».

 

L’exposition suit une trame chronologique et expose dès l’entrée les premières œuvres de l’artiste française, manifestement contestataires. Elle présente des toiles sur lesquelles viennent se greffer pêle-mêle toute sorte d’objets, collés, surpeints, encastrés et agglutinés. Rapidement, ces objets se retrouvent accolés à des corps de prostituées ou de mariées gigantesques, aux proportions grotesques et dont le but est de dénoncer la condition de la femme et de son corps, la façon dont la société consomme ces femmes en leur imposant une conduite, une image, une forme.

 

 

Les salles s’enchaînent et témoignent de la complexité de la personnalité de l’artiste, qui passe de registres sombres et violents à des élans de joie et d’optimisme, jamais tout à fait distincts les uns des autres.

Avec ses « nanas » bariolées et dansantes, qui rappellent fortement les idoles païennes glorifiant le corps large et sexualisé de la femme féconde, elle prône la liberté et la décomplexion. Ce refus de la normalisation du corps féminin est d’ailleurs un nouvel exemple de la complexité de l’artiste qui avoue plus loin, dans une vidéo, prendre des « diet pills ».

 

 Après les « nanas » ou ces femmes libres que l’on voudrait être, viennent leurs antagonistes, les mauvaises mères, les acariâtres et les ratées, qui montrent bien le regard lucide et complet que porte sur les femmes celle qui les défend si bien.

 

La série des « Tir », pièces marquantes de l’exposition

Emprisonner des ballons, des pots, des sacs ou autres conteneurs de peinture sous une couche de plâtre et de colle, ensuite sculptée et enrichie d’objets divers donnant naissance à des personnages, à des paysages ou simplement à des compositions abstraites. Un seul point commun : les œuvres sont intégralement blanches. L’artiste viendra ensuite, à l’aide d’une carabine et à bonne distance, tenter de percer ces poches emprisonnées pour les faire libérer leur couleur, qui coulera sur l’œuvre et la changera. D’abord elle, puis ses proches et enfin le public venu regarder : tout le monde pourra prendre en main l’arme et tirer, laissant à jamais la trace de son passage sur ce qui deviendra en définitive une œuvre collective.

 

La portée symbolique de cette série d’œuvres a malheureusement été, à l’époque, fortement éclipsée par son côté sensationnel et spectaculaire. Elle est pourtant très forte.

Tout d’abord, cette démarche s’inscrit parfaitement dans le mouvement initié par Duchamp à l’époque avec des œuvres telles que « 3 stoppages-étalon » et continué par Tinguely (le mari de Niki) avec ses « Meta Matics ». L’idée est ici de créer une œuvre qui se forme d’elle-même, qui se libère des aspirations esthétiques de l’artiste ainsi que de ses compétences techniques : le résultat final doit dépendre de paramètres qui échappent le plus possible à tout contrôle ou volonté humaine.

A l’idée de hasard et de perte de contrôle est ici ajouté l’aspect performatif de l’œuvre, puisque sont ici invitées à participer des personnes totalement étrangères à cette volonté de production, pour la plupart (dans cette situation précise) dépourvues de l’intention de créer ou de faire passer un message. L’œuvre échappe encore un peu plus à son créateur, mais aussi à l’acception traditionnelle d’une œuvre comme fruit du labeur d’un individu précis.

 

Enfin, tirer à la carabine, fut-ce sur de la toile et des bidons, n’est pas anodin et revêt un fort caractère de violence. Niki avoue regretter que les femmes n’aient que très peu de place dans le monde de l’art et plusieurs vidéos la montrent se battant pour affirmer sa légitimité en tant qu’artiste femme. Tirer sur ces tableaux, sur ces compositions, sur l’art en somme, c’est aussi d’une certaine manière brutaliser ce milieu qui lui a longtemps été hostile et qui continue de l’être à la grande majorité des femmes.

Par ailleurs, une des dernières vidéos de l’exposition montre Niki dans une cour, seule, face à une œuvre humanoïde ornée d’un gros avion sur le ventre. A mesure que Niki tire sur l’œuvre et « l’active », sa voix récite un texte :

« Il n’y a rien de personnel papa. Tu n’étais pas le meilleur et pas le pire des pères, tu étais un père normal, comme les autres et tu as fait ton temps. Il est temps que tu partes à présent, et que je profite de ma force et de mon pouvoir comme tu as, en ton temps, profité de ta force et de ton pouvoir »

Ces paroles sont d’une ambiguïté troublante et renforcent encore le caractère violent de la performance, quand on sait qu’elle confiera quelques années plus tard, dans un livre, avoir été violée par son père quand elle avait onze ans.

 

 

Niki, quand elle dit : « je pense que la meilleure chose qui puisse arriver au monde est qu’il soit gouverné par des femmes : les femmes donnent la vie, la chérissent et en cela elles sont les mieux indiquées pour gouverner le monde, pour prendre soin des gens », pourrait passer pour une rêveuse et une utopiste. Elle est pourtant loin d’être candide et sous cette légèreté apparente, et à travers chacune de ses œuvres, sourdent la force et la violence que provoquent chez un être sensible le contact froid de la réalité.

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Lucas Montenoise

Ex-forgeron repenti, étudiant en M1 marketing / publicité @ISCOM. Fan de magie donc de technologie, j'aime aussi la pub, les jeux vidéos, racler le fond du web, faire du sport et manger.

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